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09/05/2010

generic flux: “Despues de la revolucion” de / by Vincent Dieutre


par Valery Poulet @ Transversales, blog partenaire generic.


"Géographies intérieures


Demeurer, se fondre pour un temps dans une ville peut s’assimiler à une visitation dans le sens religieux du terme… Vincent Dieutre est l’un de ces rares passeurs qui nous plonge dans l’univers secret d’une ville. Non point sous son aspect spectaculaire, mais dans ses périphéries, ses marges… La ville, chez Dieutre, prend autant la forme d'un état des lieux que d'une radiographie intime . Parfois perce la lassitude, l'amertume, le regret.... La ville chez Dieutre se déploie ou parfois se referme au gré du réalisateur et peut se résumer à une chambre d'hôtel dont seules les ambiances off laissent deviner la localisation.

Dieutre ne ressent pas une ville, il la respire… Et ce jusque dans la lutte finale avec la vie...


Buenos Aires… Buenos Aires… Ville magique… Où résonnent toujours Carlos Gardel, Piazzolla et bien d'autres inconnus…

Ville dont la géographie urbaine résonne curieusement avec Paris au point qu'elles se confondent parfois ; mêmes avenues, mêmes bâtiments Haussmaniens…Une ville qui sous ses couverts paisibles, sent le sexe, la mort, la politique à chaque bistrot, à chaque coin de rue , Buenos-Aires ; ville de Borges, de Bio-Casares…

Ville labyrinthique, où le corps et la raison s’égarent... Ville où chaque passion devient immortelle et finit noyée dans le Rio de la Plata.


Bribes d’images, vues prises à la dérobée, saisies au hasard des multiples errances, et parfois remontées quelques années après, nourrissent les fictions de Dieutre … Filmé en Argentine. « Despues de la revoluccion » n’échappe pas à cette règle. Les images qui constituent ce film procèdent souvent du journal intime, de glanages divers, d’une caméra stylo...


Surtout ne pas chercher ici des cadres déllimités tracés au cordeaux, de la belle image bien lêchée. Dieutre sait et peut le faire... Il suffit de se laisser guider dans l'errance, dans les fulgurances filmiques, laisser son oeil vagabonder pour comprendre combien est fort, intelligent et risqué le cinéma de Dieutre.

« Despues de la revolucccion » ne s'éloigne pas des thématiques développées par Dieutre depuis quelques années déjà : sexe, amour, errance, drague, solitude vieillesse… Il a cette constante du resassement, de revenir creuser à un endroit précis où il lui semblerai avoir oublié quelque chose... Il revient sur les lieux, les apprivoise de nouveau, se les tatoue dans la mémoire...



La voix du « je » narratif se pose en off. Une voix aux textes d’une intense ciselure ! Un travail vocal qui mène à la littérature. Des textes dit, écrit après coup, après montage. Des textes qui s’opposent au flux hésitant et approximatif de l' immédiateté, qui se refusent à l’automatisme et à la traduction d’un flux de pensée saisit sur le vif…

Dieutre poursuit sa pensée, creuse les mêmes sillons, utilise les mêmes motifs, et les épure à mesure de ses films… Voix polyphoniques dans « Bonne nouvelle », un seul narrateur pour « Despues de la revolucion »


Comme ses autres films aussi, se joue des lignes de démarcations imposées entre sphère privée et sphère publique. Bien au-delà d’une auto-fiction de façade ne pouvant leurrer que les regards inattentifs, l’engagement cinématographique et radical de Dieutre percute de plein fouet les relations du « je » et du « nous ». De ces relations, il en resitue les enjeux politiques. Et à ce jeu de non dupe, Dieutre vise, tire et fait mouche terriblement !


« … D’une part le dehors, d’une part le dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d’un côté, ni de l’autre je suis au milieu, je suis la cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur c’est peut-être çà que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni de l’un, ni de l’autre… »


« L’innommable » Samuel Beckett


Ces quelques mots issus de Samuel Beckett illustrent avec grande justesse le travail entamé par Vincent Dieutre depuis plusieurs années déjà.

Le cœur de son travail : l’oscillation entre le soi et le monde.

Chacun d’entre eux est touché par cette citation de l’étrange secret, par cette grâce dialectique, cette étrange magie qui verse.


Privé versus public


Si un phénomène marque l’art et la littérature des années 90, c’est justement l’apparition de ce dispositif auto-fictionnel. Serge Doubrovsky, et à sa suite, Christine Angot ou encore Hervé Guibert pour la littérature, Sophie Calle, prise maintenant entre les lettres de ses amants et sa cartomancienne, Rebecca Bournigault et bien d'autres s'en revendiquèrent.

Ce phénomène de l'inflechissement sur soi répond, ou plutôt tente de répondre à ce qu’on a appelé la fin de l’histoire, la fin des idéologies et des grands mythes ; chute du mur de Berlin, disparition du bloc de l’Est.

Ce retour, ce repli sur soi répond avec une trop grande facilité bien souvent à cette tentation désespérée de pallier aux renoncements et aux désillusions successives, à toutes ces pertes idéologiques.

Alors apparurent ces micro-histoires, ces mythologies personnelles, ces tentatives désespérées et souvent désespérantes, voire navrantes de se raccrocher finalement à la bouée salvatrice qu’est le soi.



L’affirmation du « je », la mise en scène de sa propre personne, les mots sont lancés ! « Encore une énième resucée de ces travaux nombrilistes qui sont légions dans l’art contemporain, la littérature ou encore le cinéma. » s’exclament déjà certains. De l’art d’étaler ses « cochonnerie » comme disait Artaud, sur la place publique ! Le « je » rebute, agace, énerve et pourtant, il ne cesse d’envahir notre monde… L’intimité devient paradoxalement publique. L’intimité pour exister se doit d’être en perpétuelle recherche d’incarnation…


« Mythologie de l’authenticité et de l’émotion mais aussi du retrait, les postures intimistes sont bien souvent celles de l’à côté, de l’écart, de l’en deçà. Echapper aux codes sociaux et aux formatages culturels, se soustraire à l’aliéniation généralisée des corps en s’enfantant comme corps-sujet, loin de la menace du monde »


« Pour un nouvel art politique » Dominique Baqué


Ces figures de l’intimité deviennent certes des lieux où l’on peut se nicher, où encore, à l’image des trois singes, se cacher les yeux, se boucher les oreilles, et fermer la bouche ! Adopte une attitude fœtale, intra-utérine… Mais cet illusoire échappatoire peut aussi servir de tremplin à la lutte ! Vincent Dieutre en fait une brillante démonstration à chacun de ses films

L’intime renvoie la notion de sublime, la notion de beauté est un passé révolu… Dieutre, mi-chien, mi-loup, rode aux alentours de ces frontières… Son ombre se dessine à chaque coin de ruelle… Il ne se donne plus à la beauté, si temps est qu’il le fisse un jour, il l’exaspère !

Les corps de Dieutre et de son ami argentin montrés dans toute la crudité de l’amour dans une séquence de « Despues de la revolucion » participent de ce sublime mais aussi de ce passé révolu… Les rides creusées, les visages épaissis, les muscles flasques, les sexes tendus… Tout ceci filmé avec une extrême pudeur de la main de Dieutre lui-même. Là se revèle encore la question du dehors et du dedans dans la gradation de l’intime : Dieutre, témoin et acteur…



Le film de Dieutre laisse prise aussi à un singulier désenchantement, ce passé trop révolu, passé de la révolution d’où le titre peut-être ? Que peux-t’on faire après avoir loupé une révolution, Que reste-t’il ? Que reste-t’il ? Que reste-t’il… La question se pose comme un leitmotiv tout au long de « Despues de la revolucion »

Ce qui est bon pour tous ? Ce qui peut être vu, entendu de tous ? Ce qui nous est commun ? Hannah Arendt analyse très bien ce phénomène dans « Condition de l’homme moderne ». La révolution devrait être bonne pour nous…


De l’intime comme extension politique de la lutte


En quoi donc Dieutre, à travers son œuvre fortement auto-fictionnelle peut-il être politique et se distinguer de cette tendance de recroquevillement égotique dans le quel se réfugient nombre d’artistes, déjà épuisés qu’ils sont par l'indigence de leur propre travaux ?


« L’intime engage forcément une pensée minoritaire ou plutôt une pensée du minoritaire, en ce sens qu’en quelques points de notre vie, de notre travail ou de nos amours, nous sommes obligés de nous définir par ce que nous ne sommes pas et de nous en exclure, par le même mouvement contradictoire »


« L’intime » Elisabeth Lebovici


Cette citation d’Elisabeth Lebovici surligne avec justesse les lignes de fronts sur lesquelles se bat Vincent Dieutre.

l’utilisation de la première personne implique de se placer hors du champ social. Le « je » minoritaire en agrège d’autres avec lui,, désenclave, ouvre, décomplexe…

Ainsi Dieutre se définit en ce sens comme minoritaire ; conduites addictives, homosexuel, , communiste ?…


D’abord, nous pouvons considérer l’intime comme une résistance au concept dans sa préciosité, dans sa fragilité précaire, par son côté labile.

D’autre part, le corps compris dans son intimité n’a cessé d’être un lieu privilégié percé par les flèches saint-sébastiennes de la politique; les luttes des années soixante-dix en sont témoins ; amour libre, avortement contraception, le débat actuel sur le voile intégral en est un autre aussi. Rappelons-nous Gina Pane, Orlan mesurant avec son corps comme étalon… Rappelons-nous aussi que chaque parcelle de liberté n’attend qu’a se faire rogner comme un os par de morbides épigones de l’ordre.


En exergue il semblerait d’abord plus pertinent d’envisager l’œuvre de Dieutre en terme d’intériorité plutôt qu’en celui d’intimité.

L’intériorité de Vincent Dieutre ne se définit pas dans le moule régressif des années 90 où justement l’intime devint pantomime, dans un étalage scénographié, pseudo-subversif et où il fallait cacher par une feuille de vigne ce politique que l’on ne voulait voir… L’intime de Dieutre s’apparente au travail d’Acconci dans le sens où le corps devient lieu de combat et non retrait noyé dans des jérémiades « enkleenexées » de journaux intimes d’écoliers… Vincent Dieutre a encore la grande naïveté ou joue de cette naïveté.


« Prenons parti : l’intime c’est bien. Au cinéma, c’est encore plus net : s’intéresser à l’intime sur grand écran, c’est s’intéresser à la meilleure partie du cinéma vivant. Qu’ils la posent eux-même où qu’on la leur soumette, la question de l’intime concerne majoritairement ce qu’on appelle de bons films… Mais on devra auparavant se débarrasser de l’intimité qui n’est pas la bonne. En gros : l’intimité gênante, celle par qui le fait, n’a rien à voir ou encore la fausse intimité, c’est à dire l’intimité qui fait sa propre réclame, se vend comme telle, pour son potentiel d’excitation morbide …»


Olivier Séguret


Elégie sur un monde défunt


Une danse folle absurde entame le film. Celle d’un vieil homme esquissant seul quelques pas de Tango dans un parc… Des badauds passent indifférents ou presque, certains amusés, d’autres goguenards… Cette danse, séquence récurrente, venant s’inscrire en filigrane tout le long du film, n’est pas sans rappeler « Happy together » de Wong Kar Way : histoire de deux jeunes amants épris d’amour dont les corps se rejoignent dans cette danse sensuelle.


Buenos Aires, cette ville si lointaine mais si proche de Paris devient l’écho d’une révolution qui n’est pas venue en France

Vincent Dieutre y cherche le souffle, les traces d’une révolution qui ne pourra plus se passer en Europe, continent vieilli, sclérosé.


Plans fixes, ponctués par des travelling échevelés le long des rues de la ville où les images ne se fixent pas, où la vie défile, ogre insatiable … Quelque fois, la caméra se fixe. Intensité : un mendiant, un sdf, un jeune drogué… Ces présences, aveugles à nos yeux, se tiennent là tapie dans l’ombre, de les recoins, sur les bancs publics aussi. Présences quotidiennes et typiques des grandes métropoles… Dieutre possède cet œil juste qui lui permet de montrer sans démontrer.


La pluie de la séquence finale devient la métaphore d’un monde à changer, à nettoyer, à laver de ces scories…

S’agirait-il aussi de laver le corps de ces amants qui furent beaux un jour mais maintenant vieux et meurtris par l’âge, d’avoir été vaincus par tant de splendeurs physiques conquises et reconquises, prises, puis encore reprises… Délaissées un temps, délaissés pour toujours…

La pluie signifiante du passé faisont table rase !, la pluie du déluge, la pluie du baptème … La pluie tombe sur la citadelle assiégée qu’est devenue Buenos-Aires…

Citadelle assiégée comme l'est la citadelle Europe... Mais les murs de Jericho finiront par céder,... Et le déluge n'en sera que plus terrible!

Ainsi peut-être Dieutre pourra-t'il voir, sentir, respirer, un paysage sans oppression, sans-laissés pour compte."


Réalisation Vincent Dieutre

Avec Vincent Dieutre, Hugo Martinez, Raul Dolgiei, Stéphane Bousquet

Images, son et voix Vincent Dieutre

Montage Isabelle Ingold

Enregistrement des voix et mixage Philippe Deschamps

Poèmes de Silviana Ocampo, Matilde Alba Swann, Roberto Juarroz, Pablo Neruda dits par Ana Canestri

Production Bonne nouvelle productions

Avec la participation de Tempo Films

Et le soutien de La Région Ile-de-France


nb, après le 1er paragraphe, nos emphases


liens / links:


http://tranversales.blogspot.com


Transversales @ generic


& rhizome generic:


"Despues de la Revolucion":



"Je suis enfin à Buenos Aires, pour un séminaire sur le cinéma. Ivre de joie, je découvre la ville que m'avaient tant décrite les grands frères argentins, du temps des Grandes manoeuvres et du Palace. Mais la ville est aussi devenue un laboratoire où s'expérimentent toutes les révolutions, de la libération sexuelle à celle de l'art. J'essaie d'être à la hauteur de ce changement à vue du monde qui éclate sous mes yeux. Je me noie, j'abandonne. pour nous, ceux "d'après la révolution", c'est sans doute déjà trop tard..." Vincent Dieutre”


source


Vincent Dieutre


@ point ligne plan


@ facebook:

“Réalisateur de plusieurs longs-métrages entre documentaire et fiction, Rome désolée (1996), Leçons de ténèbres (2000), Bonne Nouvelle (2001), Mon Voyage d'Hiver (2002), Fragments sur la Grâce (2006) ou Despues de la revolucion (2007), il est également membre actif du collectif Pointligneplan, qui œuvre depuis plusieurs années pour la défense d’un « tiers cinéma », entre cinéma et art contemporain, éloigné des injonctions commerciales de formats et de genres.”


@ Cine Club de Caen, @ Dissidenz, @ Wikipedia, @ imdb


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Leçons de ténèbres” @ Cine Club de Caen, @ sitart mag


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@ Quinzaine des réalisateurs: “Entering indiference


Court métrage / France / 28 min / vidéo / 1.33 / couleur / Quinzaine 2002


« Il fait extrêmement froid. Ce sont les derniers jours du dernier hiver du 20e siècle. Je suis à Chicago pour un festival mais également pour réfléchir, savoir où j'en suis avec l'autre, avec le monde aussi. Là-bas, tout ce qui mine notre quotidien s'exacerbe ; amourette, neige et oubli, ma lettre est la chronique de cet « hiver de l'amour », le relevé instable de ce gel du réel. Bienvenue dans l'indifférence. » Vincent Dieutre


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Mon voyage d’hiver



Vincent Dieutre : "Un film blanc et froid"


"Contrairement à "Leçons de ténèbres" qui était noir et chaud...", "Mon voyage d'hiver" raconte la glaciation, le gel, l'amnésie, explique le réalisateur, racontant comment il a travaillé ce road-movie aux fausses allures de documentaire. "Même à l'étalonnage, on s'est arrangé pour aller de plus en plus vers le blanc..."


interview ici / here



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Le Moi des Autres



“Ce film est un "autoportrait" tiré de l'atelier de réalisation proposé par Vincent Dieutre à l'Université Paris 7”


credit: pistacheone @ youtube


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I retour / back I

30/04/2010

generic flux: “Salle n°6 tchékov”, de / by Karen Shakhnazarov


via Valery Poulet @ Transversales, blog partenaire generic.


Entre nous


Les histoires de fous finissent mal, mon général : celle-là n’est pas pour faire exception à moins que… Qui c’est ? Faussement étranger au sort des monades qui errent dans un ancien monastère reconverti en asile psychiatrique, à deux pas de la grande Moscou, le docteur Raguine finit par se prendre au Je d’un fou.


Et de se perdre à son tour dans l’infernale machine qui lie pour toujours l’idée même de société à celle de la norme mais encore à l’envers de l’esprit, au décor des folies merveilleuses.


Six personnages. Enquête d’auteur où c’est ?... Les premières images sont celles d’un interrogatoire qui s’attarde longuement sur les visages des « malades », qui ne sont pas d’abord présentés comme tels. Des sourires et des hommes. Des murs. Un instant pour dire l’engrenage trouble qui conduit de la liberté à l’enfermement. Du désir au délire. Et la fuite. L’image est pâle, presque livide et strictement cadrée, qui définit son sujet au sein d’une perspective où se conjuguent cloisons et embrasures où… Sommes-nous au théâtre ? D’emblée, la réalisation pose les jalons d’une invite au voyage dans l’univers tchekhovien, où la scène tient une place fondamentale. Autre lieu et autre temps, l’asile monacal est blanc. Transparent au discours des malades cousus et décousus. Et déjà, l’esthétique de la contagion s’impose dans la composition, qui fait du questionnement le pré-texte au dévoilement du chaos.


Envisagé sous l’angle double du temps et de l’histoire, donc de la métamorphose, l’austère et crasseux hôpital vaut comme le symptôme par excellence du décalage du sujet avec le monde. Des protagonistes en blouses blanches, chargés de mater les malades en haillons gris, voilà l’ennemi. Sommes-nous vraiment au théâtre ? Pour qui sont ces gants blancs qui glissent sur vous blêmes ? Double clin d’œil à la scène et à la nouvelle, l’exposition s’impose et s’attarde. Mais on ne joue pas, ici. On dit. Acteurs professionnels et « vrais » malades se sont donnés le mot, et rien ne permet jamais de distinguer les uns des autres. Miracle de la folie, ces personnages citent tour à tour ceux de la Demande en mariage et autres faits littéraires de l’auteur de Trois farces et plus. Comme dans la nouvelle, les (re)présentations des patients et des médecins ouvrent sur un monde à double entrée, une entrée plus et moins superficielle et politique. Et c’est l’impossible dialogue entre deux instances, qui habitent ce lieu sans faim et sans femmes, qui fait ici l’objet d’un détournement tragique.


Médecin négligent, et indifférent au sort de ses patients, le docteur Raguine les regarde se perdre entre les murs de l’odieuse Salle no 6, dont le mystère transpire par-delà les cris qui s’en échappent. Et puis André Efimytch Raguine se lie d’amitié sinon d’intérêt pour celui qu’on appelle « le prophète », un Gromov atteint du délire de persécution et qui l’invite à remettre en perspective ses propres analyses sur la folie et son traitement in situ. Comme Tchekhov, Raguine n’est pas un médecin comme les autres. D’ailleurs il n’apparaît pas comme tel mais aussi étrange qu’étranger. Son personnage s’impose d’abord par l’absence physique de l’acteur, par le biais d’images portées à l’écran dans le cadre d’un décalage systémique, et qui participe d’une vision ontologiquement problématique du temps et de l’histoire. En fait, Raguine est « celui » qu’on a connu, que des collègues de travail ont croisé, ou dont ils ont entendu parler. L’homme qui « rêvait de porter une caméra » est d’abord une série d’images, d’instants volés à l’intimité d’un homme qui rit, pleure et qui peu à peu s’engouffre dans un monde fascinant.


Où l’image renoue et se joue de la puissance du verbe tchekhovien. D’abord par les séquences de cinéma muet, où la parole s’efface et suscite ainsi la réflexion du spectateur. Par le recours aux enregistrements de la voix du docteur ensuite. Les liens qui se tissent entre image et parole soulignent encore la formidable dialectique de l’autre et du même, en un mot la quête identitaire qui vaut comme l’ultime horizon de la Salle no 6. Quête de soi-même dans l’abîme de la folie d’un autre, où Je ne devient pas tout à fait autre, ment, joue avec lui-même au point de remettre en perspective le normal impensable. Nombreux sont les flashbacks où Raguine, lieu, fauteur et arme du trouble, devient l’objet d’une étude clinique sur les termes de la maladie. Raguine, personnage nietzschéen s’il en fût, rebelle aux lois du corps médical et curieux de celles des corps humains finit lui aussi par perdre l’usage d’une langue normée normale… avant de perdre purement et simplement l’usage de la voix, symptôme de l’aliénation radicale. Et s’il perd au jeu du prophète, c’est parce que Raguine fait le pari orphique de l’intelligence. Il se retourne, mais ne se détourne plus de la maladie qui finit par le condamner à son tour. Héros tragique par excellence, le médecin paie le double tribut de la négligence et d’une manière de destin proprement dramatique. Persécuteur persécuté, le médecin malade n’a pas d’autre choix que d’accepter sa propre condamnation. Cerbère, il devient Sisyphe sous l’œil des témoins impuissants du spectacle et qui sont autant de signes de folie obligée, au sens musical du terme.


Je ne l’est jamais sans être d’autres. Sans faire surgir par sa simple présence – à l’exception des séquences où Raguine apparaît seul et sans paroles – celle d’un autre sous une forme spectrale, devant, derrière, plus loin... Le témoignage liminaire des patients et des médecins est systématiquement dirigé à la fois vers les spectateurs, et vers des témoins silencieux, mais terriblement présents à l’arrière-plan. Des plans rapprochés et qui veulent prendre la mesure physique de la folie et de ses ravages, en passant par les nombreux travellings qui font de l’asile un microcosme mortifère, on ne meurt jamais seul. L’idée même de Relation de soi-même avec l’autre, de l’autre avec un autre et de soi-même avec quelque chose qui pourrait s’apparenter à soi, même est constamment sous-tendue par une solitude paradoxale et problématique, puisqu’elle se dérobe à elle-même. La mystérieuse salle no 6, fenêtre sur l’aliénation du sujet, et donc sur sa formidable solitude, est en fait un lieu de dialogue et d’échanges, une manière de propédeutique à l’introspection géniale et mortelle. Lorsqu’il revêt lui-même la camisole de force, Raguine signifie précisément l’inévitable contagion de la maladie pour qui veut la regarder en face, mais aussi la radicalité du texte et donc, de la Relation au sens premier du terme, de l’échange verbal qui, parce qu’il unit deux êtres l’un à l’autre, ne peut pas ne pas bouleverser l’équilibre du rapport de l’autre et de lui-même. A fortiori dans un univers où le rapport à l’autre est systématiquement régulé, mis à l’épreuve et passé au crible du soupçon.


La Salle no 6 vaut ainsi comme la métonymie du non-lieu, du lieu même de l’exclusion et de la paranoïa du Système. C’est, à la fois dans la nouvelle et dans les adaptations qui en ont été faites, la forteresse d’une solitude imprenable et de l’impossible différence. C’est, en un mot, le paradigme de la dissidence politique, de l’impensable à la fois social et politique. Et la catabase du docteur vaut comme un voyage à rebours des folies ordinaires. C’est l’occasion d’une réflexion courageuse sur les rapports entre création et folie, dont on sait à quel point ils ont obsédé les contemporains de l’auteur de la Salle no 6. C’est un « prophète », et non un huissier qui guide Raguine sur les sentiers de l’aliénation. Un homme qui cite les grands poètes, un « philosophe ». Un mage rimbaldien et un voyant hugolien, qui annonce la grande folie rationnelle du XXe siècle et sa pulsion destructrice.


Procès – au sens brownien – en réhabilitation de « la » folie, le film donne à la nouvelle une épaisseur inédite en creusant plus avant l’exploration de la maladie par le biais de l’image et des voix. Par le recours aussi à la caméra libre qui se joue délibérément des tremblements d’une image qui vaut comme le reflet du vacillement du sujet et, partant, des personnages. L’adaptation permet, en particulier par le biais des voix et des flashbacks, d’exprimer un rapport extraordinairement problématique au temps et à la métamorphose. Cette adaptation réussit à dire l’impossible coïncidence du sujet avec lui-même dans le monde. Il n’est autre lieu, pour se connaître soi-même que l’autre. Et il n’est sans doute d’autre liberté possible à cette condition, que celle de l’exclusion du monde. La différence vaut à l’intérieur du Système – métaphorisé par l’institution psychiatrique – comme l’insigne de l’aberration et suscite, en tant que telle, sa propre destruction. Le « prophète », intellectuel brillant, poète « avant-gardiste » et qui se situe dans le hors-champ de la dictature de la Raison est à l’image du médecin dissident. Il est l’intrus, l’ennemi public par excellence. Et en dehors du cadre de l’échange verbal avec son semblable, sa parole n’a pas de sens. Il en va de même de ses actes, comme en témoigne la séquence moscovite où le Joueur Raguine dilapide sa fortune et sa santé en dépenses inutiles, à la manière d’un héros dostoïevskien.


Et dans ce monde où l’humanité ne vaut que par sa conformité à l’idée systématique de l’être et de sa fonction, le sens est une énigme fantastique, que l’art théâtral seul est susceptible de révéler. Au-delà de l’indistinction formelle des acteurs et du personnel réel de l’asile, voulue par le réalisateur et co-scénariste Karen Shakhnazarov, c’est l’écho du théâtre dans le tissu visuel de l’image qui est l’indice d’une volonté d’ironie tragique dans Salle no 6. Dignes héritiers de la méthode Stanislavski, les acteurs accordent une égale importance au dit et au non-dit. A l’expressionisme et à l’absence, voir à la transparence de l’expression. L’effet en est des plus troublants, surtout lors des dernières séquences où les visages des malades, figés, butés se dévorent avant d’entrer dans une drôle de danse macabre pour fêter Noël, et le grand Saint Nicolas qui veille de loin sur l’asile de fous. La symétrie du cadrage est, là encore, extrêmement frappante. Elle permet de prendre la double mesure du contrôle des corps et des esprits mais, aussi, de l’insoutenable séparation des uns et des autres, des hommes et des femmes. Des femmes qui n’apparaissent finalement que comme témoins très extérieurs, prostituées ou filles de joies, mères et filles à l’extrême fin. A la fois comme secours et recours à l’impossible humanité de l’asile fou. Et de rire, comme un masque dans un jardin d’enfants…


(nos emphases)



Axelle Girard pour Transversales


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Réalisateur: KAREN SHAKHNAZAROV

Scénariste: ALEKSANDR BORODYANSKY & KAREN SHAKHNAZAROV

Ecrivain: ANTON TCHEKHOV

Directeur de la photo: ALEKSANDR KUZNETSOV

Monteur: IRINA KOZHEMYAKINA


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bande annonce / trailer:



credit GHJKLMNOPQ @ dailymotion


La salle n°6 d'Anton Tchékhov, texte intégral / full text


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